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The Columbia Speed Flying Pro Les Arcs 2009

1er février 2009


Leurs épaules fument encore après l’effort. Les meilleurs speed flyers du monde sont en bas de la face des Arandelières, le regard levé vers les derniers concurrents. Ils s’observent, s’encouragent, commentent leurs runs. Sur le visage de ceux qui arrivent, essoufflés, alors que la voile s’affale épuisée, se lit le plaisir de la descente. Même pour un novice qui ne connaît rien au maniement de la voile, aux subtilités des choix de ligne, les regards disent tout sur cette glisse boostée aux hormones de l’air, sur cette accélération du ski qu’est le speedfly.

Les 26 meilleurs représentants de la discipline, venus d’Italie, d’Autriche, de Suisse et des Etats-Unis, sont arrivés deux jours plus tôt aux Arcs. Dans la salle de briefing, il y avait une concentration de talents, de palmarès et de testostérone (et pas seulement celle des taureaux des canettes de Red Bull). On trouvait dans la foule les parrains du speed flying (François Bon, directeur de course, Franck Coupat, David Eyraud, Loïc Jean-Albert), des figures du parapente (Antoine Montant, Felix Rodriguez, Jimmy Pacher) ou du ski (Baptiste Rousset, Romain Raisson).

Alors que sur l’écran défilent les détails des deux jours de compétition à venir, François Bon baisse la voix et me montre discrètement un Italien au visage rieur, sec comme une suspente, "lui, c’était mon idole quand j’étais jeune, c’est Jimmy Pacher, trois fois champion d’Europe, deux fois champion du monde".

Le vainqueur de l’année dernière est assis au fond de la classe, casquette sur les yeux, c’est le premier de la classe qui prend des allures de cancre. Antoine Montant est l’homme qui ride à pic, celui qui est vu, par ses pairs, comme le meilleur d’entre eux. On diffuse juste après un clip vidéo de moins de deux minutes qui donne toute la dimension du bonhomme. Une face de haute montagne fracturée de séracs dans le massif du Mont-Blanc. Une caméra embarquée nous donne le point de vue vertigineux d’Antoine. Ses skis découpent la surface de la neige à grande vitesse. Une plaque se détache. Antoine s’écarte de la montagne en tirant sur ses commandes. Une avalanche monstrueuse dévore le paysage et le ciel bleu. Antoine la survole, comme narguant le chaos qu’il a déclenché. Cette facette très extrême du speed flying n’aura pas sa place au Speed Flying Pro, mais elle donne à la fois une bonne idée des dimensions du talent d’Antoine et des possibilités qu’offre la pratique. Ici, aux Arcs, il est question de choisir qui est le meilleur speed flyer de l’année dans deux épreuves très différentes, l’une chronométrée (le Speed Cross), l’autre jugée (le Big Mountain). Le meilleur au général se verra remettre le titre de Speed Flyer of the Year 2009. Et les regards sont tournés vers l’homme à la casquette.

Matin du premier jour. La brume cotonneuse s’emmêle sur les flancs de l’Aiguille Rouge et remplit à ras bord le cirque d’Arc 2000. La pente de Varet-Genepi est baignée de brouillard et la course tarde à démarrer. Le froid mordant fait sauter sur place les bénévoles qui surveillent chaque porte. Au sommet, les 26 concurrents se serrent sur une grande plateforme taillée dans la neige et attendent que le soleil veuille bien percer cette mélasse. Les runs de reconnaissance se déroulent au compte-goutte, les premiers runs de la compétition également, entrecoupés de remontées de brumes qui annulent la visibilité et suspendent la course.

Le Speed Cross se joue en duel (avec un run aller et un run retour) dans le tracé bleu et rouge, un format particulièrement lisible inauguré l’année dernière sur cette même pente. Les compétiteurs montent dans l’arborescence des 16ème, 8ème et quart de finale. On attend Antoine Montant en finale mais contre qui ? Et c’est là que le favori commet une grossière erreur : il coupe la mauvaise cellule de chronométrage en passant la ligne d’arrivée. Pris dans le duel, "un peu en retard sur la dernière porte, je n’ai pas fait attention, j’ai vu une arche marquant l’arrivée, j’ai foncé". Il se retrouve en petite finale qu’il gagne pour terminer troisième. Celui qui se voit ouvrir les portes de la finale, c’est Michaël Régnier, un nouveau venu sur la compétition, aussi chevelu (ses dreadlocks lui arrivent aux fesses), que discret et talentueux.

Il retrouve Yoan Castagnoli, un rookie aux dents longues qui avait impressionné l’année dernière avec un run de freeride étincelant mais avorté (pour cause de chute spectaculaire). Il avait juste eu le temps de donner un avant-goût des possibilités techniques du Français. Chacun gagne un run, et deux fois, ils coupent la ligne d’arrivée quasiment ensemble. Il faut attendre quelques petites minutes pour que le chronomètre délivre son verdict : en additionnant les temps des deux runs, Yoan a une avance de 21 centièmes. Autant dire qu’il gagne d’un souffle. "J’ai un petit passé de skieur alpin, en compétition et je suis également moniteur de ski, j’ai l’habitude des slaloms. J’ai essayé de voler le plus possible pour être rapide, mais pas trop pour passer les portes, c’est un compromis délicat et je l’ai trouvé aujourd’hui. Je perds du temps au gonflage, au départ, mais en vitesse pure je suis devant Michaël, ça motive encore plus de voir son concurrent devant !", commente Yoan Castagnoli.

Le lendemain, Yoan va courir dans sa spécialité, le freeride, et s’il délivre un run de la qualité de celui qu’il nous avait fait entrevoir l’année dernière, sa victoire au général est garantie. Pas contre si Antoine Montant gagne, il suffira à Yoan de finir troisième pour l’emporter quand même. Le duel sera passionnant et Yoan sait qu’une rude concurrence lui soufflera sur la nuque, "je suis prêt à tout donner, d’autant que Antoine Montant et les autres ne me laisseront aucune chance !".

De combat au sommet, il n’y en eu point, mais le spectacle de la compétition de Big Mountain a mis les choses au clair : le speed flying prend du grade et le niveau est impressionnant. Si Antoine Montant est sacré pour la deuxième année consécutive, ses possibles successeurs ont été découverts : les Français Michaël Régnier (second au général) et Yoan Castagnoli (troisième), un podium prometteur qui résume l’état des lieux de cette jeune discipline bouillonnante.

La face Arandelières, où se déroule l’épreuve de Big Mountain, est un labyrinthe de rochers, de neige et de verticalité. Un terrain miné sur lequel les speed flyers doivent tracer leur route, et qu’elle soit belle, rapide et engagée. Les consignes de prudence sont bien appuyées lors du briefing du soir de François Bon : "on est là pour se faire plaisir, alors prudence". À chacun de proposer sa solution pour atteindre la ligne d’arrivée et marquer des points auprès des juges. Un jury qui note la ligne, l’engagement, la fluidité et qui est composé d’un skieur, de parapentistes et d’un chuteur. Autrement dit les différentes influences de ce sport composite qu’est le speedfly : de l’air et de la neige. Dans tous les cas, de la glisse.

"Pour voler, il y a le parapente, un univers d’où viennent la plupart des speed flyers. Le speed flying, lui, est avant tout du ski, du ski boosté par la voile, et on a vraiment remarqué des progrès sur la qualité du ski", estime Dino Raffault, l’organisateur. Nous avions vu deux tendances se dessiner l’année dernière : les speed flyers qui utilisent leurs skis pour voler et ceux qui utilisent leur voile pour skier. Le deuxième style, incarné par Antoine Montant, prévaut nettement et cette année, les skis restent collés à la neige. "Le speedfly, c’est utiliser la voile comme accessoire pour améliorer le ski, explique Antoine Montant. Elle joue le même rôle qu’une paire de bâtons pour t’équilibrer, elle donne un appui aérien qui stabilise le haut du corps. Le but est de garder de vrais appuis de skieurs et en exploitant au mieux le manteau neigeux. Ce n’est pas du parapente à ski, c’est vraiment du ski amélioré par la voile. La troisième dimension du freeride."

Antoine Montant visait la première place sur les flancs de l’Aiguille Rouge. Après avoir ouvert sa voile sous l’arête troublée par des tourbillons de vent, il a skié la première moitié de la face en gardant au maximum le contact avec la neige, cherchant chaque mètre carré de flocons pour y poser sa trace. Sa voile, bidouillée pour qu’elle le colle au sol (et donc d’autant plus délicate à manier), "il fait corps avec elle", commentait, admiratif, un concurrent. À cela Antoine rajoute l’originalité de la trajectoire, un sens esthétique évident pour parcourir la pente, un engagement et une vitesse impressionnants mais toujours dominés. Le point fort de son run vainqueur était un délicat passage en "s", "très technique, entre les barres rocheuses il n’y a pas beaucoup de place pour la voile, il faut rider tout doucement, en sous-vitesse. Je ne l’avais pas réussi l’année dernière et là c’est passé".

L’outsider Michaël Régnier décolle juste après Antoine. Il ne démérite pas par rapport à son aîné, restant sur la neige dans la partie la plus raide, quand soudain, en débouchant du grand couloir, il s’envole par dessus une barre rocheuse et passe par dessus sa voile en une rotation rapide. Un tonneau inattendu parfaitement exécuté qui fait se lever bras et sifflets dans la zone d’arrivée. Michaël conserve sa vitesse, et sur la dernière barre, il passe un second tonneau, beaucoup plus près du sol, en guise de point d’exclamation à son run. Une nouvelle dimension pour le speedfly ? L’avenir le dira. Aujourd’hui, ce fut surtout le pied de nez malicieux d’un speed flyer doué.

Le dernier concurrent est Yoan Castagnoli, qui n’appuiera pas sur la pédale d’accélérateur. "Ma mission numéro un était d’arriver en bas pour valider deux manches, avoir un résultat au bout. L’année dernière, ça m’avait fait mal au coeur de tomber au milieu de mon run alors que j’étais bien parti. Avec ma première place hier, j’ai voulu assurer aujourd’hui, j’ai joué le podium, c’est clair". Il termine onzième, trop loin pour menacer Antoine, et s’offre donc la troisième place au général.

Les voiles sont repliées dans leurs sacs, les suspentes multicolores tressées soigneusement, les casques posés sur le sol comme des coquilles vides. On a du mal à se quitter, on discute encore, on tire déjà les enseignements de l’édition 2009. "Il y a quelques années, on était un groupe de potes, on a rêvé qu’un jour il y ait une grande compétition avec un bon niveau qui se déroule avec des compétiteurs dans le style d’Antoine, c’est à dire qui skient beaucoup, même l’inskiable, qui sautent des barres, volent un minimum, se jouent d’une face même peu enneigée. Là, on y est ! Le niveau du speed flying a beaucoup monté, l’édition 2009 l’a prouvé", résume Franck Coupat, l’un des pères de la discipline basé à Valfréjus. Entre la démonstration de force d’Antoine Montant et la fougue d’un Michaël Régnier, le speed flying a de beaux vols devant lui.

Texte : Guillaume Desmurs / Columbia Speed Flying Pro Les Arcs 2009

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